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La Différence Catholique

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1/1/2009
 
Les laïcs doivent renouveler la culture au moyen d’un témoignage chrétien distinctif et authentique.

par Chevalier Supreme Carl A. Anderson

Carl A. Anderson

Note de l'editeur :Le texte qui suit est adapté d’un discours prononcé par le Chevalier suprême Carl A. Anderson le 15 novembre dernier, dans le cadre d’une réunion du Conseil pontifical pour les laïcs soulignant le 20e anniversaire de Christifideles Laici,l’exhortation apostolique du pape Jean-Paul II sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Église et dans le monde.

DIl a déjà été bien vu de parler d’évangélisation chrétienne de la culture - et même de transformation de cette culture. Or nous avons, avec le temps, plutôt constaté le contraire; il serait peut-être plus juste de dire qu’une sorte de trêve s’est installée. À certains égards, un nouvel optimisme a surgi à propos des bienfaits de la laïcité; sur d’autres plans, une sorte d’accommodement s’est développée.

Je ne fais pas référence ici à l’ordre séculier reconnu et autonome ainsi qu’à ses institutions, mais à quelque chose d’entièrement différent.

Aux États-Unis, le populaire livre publié en 1965 par Harvey Cox, La cité séculière, a mis de l’avant l’idée que la laïcisation faisait partie intégrante du plan divin et que les chrétiens devraient s’y conformer. Selon ce professeur, « la laïcisation permet à l’individu de se libérer de la tutelle religieuse et métaphysique, et de cesser de porter son attention sur des mondes étrangers afin de se concentrer sur celui dans lequel nous vivons. »

L’auteur, qui associe la laïcisation à l’ « émancipation », estime que celle-ci est « la conséquence légitime de l’impact qu’a eu la foi biblique sur l’histoire ». Qui plus est, il maintient que nous devons « apprendre […] à parler de Dieu sur le mode séculier et nous efforcer, également, d’interpréter les concepts bibliques autrement que par une perspective religieuse. »

 

Capituler devant le « Laïque »

Après plus de 40 ans depuis la parution de La cité séculière, nous constatons que nonobstant tout éventuel effet positif, la laïcisation a vidé la vie chrétienne d’une partie de son sens. Laïciser la façon dont pensent les chrétiens affecte les valeurs sur lesquelles repose leur existence. D’un point de vue culturel, nous avons effectivement appris à « parler de Dieu sur le mode séculier » tout en interprétant de plus en plus les concepts bibliques « autrement que par un biais religieux. » Or de telles tendances ont progressivement miné le caractère distinctif de la vie chrétienne.

Christifideles Laici aborde la question de manière encore plus simple et plus crue : la sécularisation et l’athéisme, en tant que forces culturelles, « alimentent une vie vécue comme si Dieu n’existait pas » (34). Dans la vie publique, en société, cette laïcisation va encore plus loin : non seulement manifeste-t-elle de l’indifférence à l’égard de la religion, mais elle considère de plus en plus celle-ci comme étant un obstacle à l’ « émancipation » et la « libération ».

Depuis le concile Vatican II, les fidèles laïcs ont pris encore plus conscience de leur responsabilité quant au renouvellement de la société. Les exigences de la justice sociale interpellent de façon urgente la conscience. Soucieux de répondre aux exigences de la justice, le philosophe catholique Jacques Maritain a déjà avancé que les chrétiens avaient favorisé notre cheminement vers une société plus humaine et plus juste, grâce à ce qu’il appelle l’ « évangélisation » de la conscience laïque.

Alors qu’aujourd’hui, les conséquences d’une laïcisation grandissante ont provoqué le contraire - la laïcisation de la conscience chrétienne. Ou plus précisément, peut-être, la laïcisation a empêché la conscience chrétienne de se développer comme prévu.

Même si Harvey Cox s’exprimait en tant que professeur de théologie protestante à la Harvard Divinity School (Faculté d’études théologiques de Harvard), sa pensée n’en aura pas moins imprégné la communauté catholique. Elle aura eu un impact sur trois points qui affectent gravement la formation des fidèles laïcs ainsi que leur capacité à mener à terme leur mission.

Premièrement, certaines pratiques liturgiques et homilétiques ont miné le pouvoir des sacrements quant au développement de la conscience chrétienne. On pourrait très bien dire, làdessus, que nous avons trop bien appris « à parler de Dieu sur le mode séculier ».

Deuxièmement, l’éducation catholique a subi l’influence grandissante de la philosophie des Lumières quant à la raison d’être de l’université, rendant difficile la compréhension adéquate de la relation harmonieuse qui doit exister entre la foi et la raison, et difficile également la compréhension de ce que doit être l’unité essentielle à l’expérience éducative.

Troisièmement, la famille catholique, qui durant des générations a été universellement reconnue pour son éclatant témoignage quant aux liens entre les aspects unificateurs et procréateurs du mariage, est à maints égards devenue impossible à distinguer du style de vie prévalant au sein de la culture séculière en général.

Ces trois développements posent des obstacles considérables à la formation des laïcs, qui pourraient autrement mieux remplir leur mission en vue du renouvellement de la société.

Le christ et la culture

La solution, à mon sens, doit être trouvée dans une approche basée sur un point de vue exprimé par le père Romano Guardini. En 1965, dans une lettre au pape Paul VI, celui-ci écrivait : « Dès mes premières études théologiques, j’ai clairement réalisé quelque chose qui allait déterminer par la suite toute mon oeuvre théologique : ce qui peut convaincre le monde moderne, ce n’est ni l’aspect historique, psychologique ou sans cesse actualisé du christianisme, mais uniquement le message illimité et ininterrompu de l’Apocalypse. »

Un an plus tôt, le père Joseph Ratzinger (devenu Benoît XVI) avait soulevé la question d’une manière légèrement différente. S’adressant à des étudiants universitaires en la cathédrale de Münster, le père Ratzinger avait dit : « On a soutenu que notre siècle se caractérise par un phénomène entièrement nouveau : l’apparition d’individus incapables d’établir un rapport avec Dieu. » Il poursuivit alors : « Je crois que la véritable tentation pour un chrétien […] ne réside pas seulement dans le fait de répondre à la question théorique de savoir si Dieu existe […] Ce qui nous tourmente vraiment aujourd’hui, ce qui nous préoccupe encore bien plus, c’est l’inefficacité du christianisme. […] Pourquoi toute cette panoplie de dogmes, d’adorations et d’Église, si au bout du compte nous ne devons tous compter que sur nos propres maigres ressources ? Or cette préoccupation nous ramène à son tour, finalement, à la question à propos de l’Évangile du Seigneur : Qu’a-t-il proclamé et apporté à l’humanité, au juste ? »

Ces paroles, écrites quatre décennies avant son élection comme pape, résument de manière on ne peut plus claire la mission associée au pontificat de Benoît XVI, ainsi que celle des laïcs d’aujourd’hui. Je crois que c’est pour cela que le pape a présenté d’aussi belles méditations dans ses encycliques Deus Caritas Est et Spe Salvi, sur les vertus théologales de la foi, l’espérance et la charité. Ces vertus sont le fondement de la moralité chrétienne, laquelle, pour être authentique, doit combiner la vocation d’aimer à celle de chérir et diffuser la vérité.

Ces deux encycliques représentent le rétablissement d’une pensée fondamentalement chrétienne comme exigence préalable à la poursuite d’un mode de vie véritablement chrétien. La ré-évangélisation de ce qu’on pourrait appeler une sensibilité chrétienne doit aller de l’avant et inclure des concepts tels que « raison juste », « loi naturelle » et même « bien commun ». Il est douteux qu’à défaut de rétablir une telle pensée authentiquement chrétienne, les laïcs arrivent à influencer durablement la culture ambiante.

Le Saint-Père nous a maintes fois rappelé que le christianisme n’était pas un système éthique - ou quelque autre système que ce soit - mais plutôt un événement, une rencontre avec une personne. Or comme il s’agit là d’une rencontre qui survient dans l’histoire personnelle de chaque croyant, elle se renouvelle en chacun. Il appartient fondamentalement aux fidèles laïcs de faire entrer la réalité de cet événement - cette rencontre - dans chaque facette de l’histoire, et dès lors dans chaque facette de la culture. Le caractère réel de cet événement doit être rendu présent au sein de la famille, tout comme au sein de la vie publique et gouvernementale de la société.

Nous avons souvent entendu les paroles de Jean-Paul II : « N’ayez pas peur ! Ouvrez grandes les portes au Christ ! » Cette exhortation est reprise dans Christifideles Laici. Cela signifie, à tout le moins, que pour qu’un authentique renouvellement de la société survienne, le Christ ne saurait être considéré comme une abstraction séparée de l’expérience vécue concrète et commune que nous appelons culture. Au contraire, le Christ doit être invité au coeur de cette culture - afin de l’imprégner et de la transformer comme lui seul peut le faire.

L'identité catholique

Par conséquent, le fidèle laïc a la responsabilité de renouveler son propre engagement envers le renouvellement de la vie paroissiale, spécialement en ce qui a trait à la paroisse en tant que communauté eucharistique.

Il serait illogique, en effet, de demander au laïc de s’employer à transformer la culture séculière sans, du même souffle, l’exhorter à renouveler la vie sacramentelle dans sa communauté paroissiale. À cet égard, le Synode des évêques sur l’Eucharistie, en 2005, et le récent Synode sur la Parole de Dieu, fournissent une excellente base pour une telle entreprise.

Dans son discours aux éducateurs catholiques d’avril dernier à l’université catholique des États-Unis, Benoît XVI a déclaré qu’une institution d’enseignement catholique était un endroit où rencontrer « l’amour et la vérité transformateurs » de Dieu, un lieu où former une conscience authentiquement chrétienne et où vivre selon un mode de vie distinctement chrétien.

Plus tard le même jour, le Saint- Père a dit aux évêques des États-Unis : « L’un des plus grands défis auxquels l’Église fait face […] c’est de cultiver une identité catholique basée pas tant sur les apparences extérieures, que sur un mode de penser et d’agir enraciné dans l’Évangile et enrichi par la tradition vivante de l’Église. »

Ce travail de renouvellement est fondamental pour la mission des laïcs à notre époque, et notre responsabilité est d’ailleurs irremplaçable. Les laïcs ont une mission spécifique, qu’ils doivent toujours accomplir en solidarité avec les prêtres et les évêques, et toujours en tenant compte du coeur et de l’esprit de l’Église. Seulement ainsi le laïcat pourra-t-il d’abord comprendre sa mission, puis l’accomplir.

Cela signifiera probablement devoir écarter les demi-mesures. Nous ne pouvons espérer renouveler la société si celle-ci ne détecte pas de différence quant à la manière dont les catholiques se marient, élèvent leurs familles, exploitent leur entreprise ou servent le gouvernement. Autrement dit, impossible d’espérer un tel renouveau à moins que nous ne nous engagions d’abord à renouveler nousmêmes nos propres vies. Et impossible également de renouveler la société tant que nous nous accommoderons de valeurs sociales fondamentalement opposées à celles de l’Évangile.

Il ne s’agit pas seulement de devenir plus catholiques afin de mieux accepter des points spécifiques de la doctrine sociale chrétienne. Il s’agit plutôt de former une conscience catholique disposée à vivre une vie qui imite celle du Christ.

Historiquement, cette tâche formatrice a été assumée par une combinaison d’institutions, telles que les écoles et les universités catholiques, les paroisses et les familles. Or il est évident que ces institutions traditionnelles n’arrivent plus remplir cette mission.

À long terme, il y aura cependant beaucoup plus à faire, comme disait Jean-Paul II, pour « resserrer le tissu chrétien de la communauté ecclésiale elle-même » au moyen de nouvelles initiatives à même de parfaire la formation des fidèles laïcs.

Les familles devraient être encouragées à assumer leur responsabilité en tant que premiers et principaux éducateurs de leurs enfants, en favorisant la prière en famille, la catéchèse et la lecture des saintes Écritures. Les écoles et universités catholiques, de leur côté, devraient revoir leur mission en se demandant si leur activité facilite ou sinon entrave la formation d’une conscience catholique chez leurs étudiants.

Compte tenu de tout cela, notre tâche n’est au fond rien de plus que de concrétiser la promesse contenue dans la prière qui clôt Deus Caritas Est : « Montre-nous Jésus. Guide-nous vers Lui. Enseigne-nous à Le connaître et à L’aimer, afin que nous puissions, nous aussi, devenir capables d’un amour vrai et être sources d’eau vive au milieu d’un monde assoiffé. »

Vivat Jesus!