Version imprimable Version imprimable
L’abbé Michael J. McGivney: Un ami de la famille
 

par Douglas Brinkley et Julie M. Fenster

Dans cet extrait exclusif du nouveau livre Parish Priest, le fondateur des Chevaliers de Colomb apparaît comme un homme à l’esprit pratique animé par une grande compassion à l’égard de ses ouailles immigrantes

Les registres paroissiaux de l’église St. Mary’s de New Haven du temps où l’abbé Michael J. McGivney y servait ne révèlent que peu de choses sur la vie de ce dernier, sinon qu’il était un prêtre très occupé. Laissé à lui-même à la tête de la paroisse par suite de l’absence prolongée du curé pour cause de maladie, l’abbé McGivney, à l’intérieur d’une période de 30 jours en 1883, a célébré quatre mariages, baptisé quatre enfants, célébré des messes pour la Société Saint-Vincent-de-Paul, chanté les vêpres, donné sa bénédiction lors d’un service spécial de prière et assisté à une rencontre à l’occasion de l’entrée de deux jeunes femmes chez les Sœurs de la miséricorde. En même temps, il a supervisé les dévotions de mai à la Vierge Marie, alors qu’une statue de la Sainte Vierge a été consacrée et qu’une chorale de 250 enfants devait offrir un concert. Le prêtre de 31 ans veillait en plus pendant tout ce temps-là à aider ses Chevaliers de Colomb à s’étendre au-delà de St. Mary’s.

Dans une nouvelle biographie dont le titre pourrait être traduit en français par Prêtre de paroisse: l’abbé McGivney et le catholicisme américain (William Morrow, 24,95 $US / 32,95 $CAN), le célèbre historien américain Douglas Brinkley et Julie M. Fenster décrivent la vie et l’époque du jeune prêtre à l’aide de maints détails révélateurs. Grâce à un arrangement exclusif conclu auprès des auteurs et de leur éditeur, le magazine Columbia présente aujourd’hui le chapitre 1 de cet ouvrage très attendu, intitulé «Un ami de la famille».

[Excerpt: From the forthcoming book Parish Priest by Douglas Brinkley and Julie M. Fenster. Copyright © 2006 by Douglas Brinkley and Julie M. Fenster. To be published in January 2006 by William Morrow, an imprint of HarperCollins Publishers. Reprinted by permission.]

L'église St. Mary's de New Haven, à l'époque où l'abbé McGivney y officiait.

L'église St. Mary's de New Haven, à l'époque où l'abbé McGivney y officiait.

Ce n’est pas que l’État du Connecticut en avait contre les catholiques, au début des années 1800. Sauf que ceux-ci n’avaient pas le droit d’acheter la moindre parcelle de terre. Certes, une autorisation spéciale pouvait ultimement leur être accordée, mais seulement par une loi votée à la législature.

Pendant ce temps-là, on s’attendait des catholiques à ce qu’ils se joignent incognito au reste de la population en payant une taxe au profit de l’Église congregationaliste, la religion d’État officielle de l’époque. Les épiscopaliens, les baptistes et les quakers en étaient tous exemptés, mais pas les catholiques. Pas étonnant dès lors que le Connecticut, avec près de 300 000 habitants, ne comptait que peu de catholiques. Cela n’a toutefois pas empêché Michael et Bridget Downes de venir s’y installer.

L’endroit qu’ils venaient de quitter était encore pire que le Connecticut pour les catholiques — et guère mieux pour les protestants. L’Irlande du début du 19e siècle était en effet d’une extrême pauvreté. Rares étaient les fermiers qui possédaient leur propre terre et les propriétaires, la plupart demeurant en Angleterre ou sur le continent européen, détruisaient dans l’oeuf tout espoir en imposant des loyers incroyablement élevés. Le Times de Londres, un journal conservateur pas particulièrement sympathique à la cause des Irlandais, envoya un jour un correspondant dans le comté de Donegal. Celui-ci fit parvenir le compte rendu suivant : «D’un bout à l’autre de la terre du propriétaire, tout n’est que pauvreté, misère, cultures maigrichonnes et innombrables microparcelles. Pas de bourgeois là-bas, ni de classe moyenne : que des pauvres et des miséreux. Le moindre shilling que ces gens peuvent récolter de leur misérable petite parcelle sert à payer le loyer; et pour toute subsistance, ces gens-là doivent pour l’essentiel compter sur des pommes de terre et de l’eau.»

Avant même que le mildiou de la pomme de terre ne cause la Grande Famine, la difficulté d’être Irlandais s’imposait à tous. «Dès 1815, la conviction voulant que ce pays n’ait pas d’avenir était répandue», a écrit William Forbes Adam dans son ouvrage historique sur l’Irlande et l’émigration irlandaise vers le nouveau monde. La famille Downes s’est pour sa part échappée rapidement, voguant vers les États-Unis avec leur jeune fils dès 1827. Ils se dirigeaient précisément vers le Connecticut, où quelques-uns de leurs anciens voisins s’étaient déjà établis.

Durant plus de 12 ans, Michael Downes, surnommé Mikey, a été un ouvrier manuel, travaillant sûrement à bâtir des canaux ou des voies ferrées, comme la majorité de ses compatriotes. En 1832, Bridget et lui déménagèrent à New Haven. La première congrégation catholique romaine de cette ville, ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence, vit le jour la même année et desservait quelque 300 personnes. C’était bien à l’image de la dévote famille Downes que de s’installer de préférence au sein d’une paroisse établie.

Mais pour d’autres raisons, New Haven constituait l’endroit idéal pour accueillir des gens comme les Downes. Mikey et Bridget croyaient beaucoup dans la lecture et l’éducation. Or New Haven, une ville manufacturière et portuaire très active, a surtout été influencée par la présence en son sein de l’université Yale. Fondée en 1701 et au début une institution puritaine plutôt rigide, Yale mit considérablement de l’eau dans son vin, au cours du 19e siècle. L’université se distinguait alors par son niveau intellectuel très élevé et son esprit rebelle. Son campus se trouvait sur le «Green», la place centrale au centre de la vie de New Haven. Telle une imposante citadelle, l’université de Yale ne s’aperçut bien sûr pas de l’arrivée toute récente d’une jeune famille d’immigrants irlandais. Après tout, les Downes n’étaient que de modestes travailleurs élevant leurs trois jeunes fils, William, Edward et John, tandis qu’ils marchaient à travers les immenses espaces verts de la vénérable institution.

Mikey Downes a travaille d’abord à New Haven en tant que vendeur de journaux ambulant, proposant l’un ou l’autre des médias imprimés de New Haven sur la rue. Ce travail lui convenait et peu de temps après, il devint un marchand de journaux à plein temps — le tout premier de New Haven, dit-on. Il proposait aux passants, à son kiosque, tout un éventail de journaux locaux et de New York. S’il s’agissait pour lui, à l’époque, d’un exploit majeur, il n’allait cependant pas s’arrêter là. Comme beaucoup de ses compatriotes désenchantés par l’agriculture telle que pratiquée en Irlande, Mikey considérait le commerce comme offrant d’innombrables possibilités de s’illustrer.

Seulement environ 1 pour cent de la première génération d’immigrants irlandais comblèrent leur rêve d’ouvrir un commerce; Mikey Downes joignit leurs rangs au début des années 1840, alors qu’il louait un espace stratégiquement situé à l’angle des rues Church et Chapel, à portée de vue de l’imposant campus de Yale. Les gens pouvaient lui acheter des journaux ou, pour deux cents, passer derrière le comptoir et venir y lire autant de journaux new-yorkais qu’ils le souhaitaient. En prime, gratuitement, chacun pouvait débattre de divers enjeux politiques avec le marchand.

Mikey et Bridget possédaient aussi une maison — heureusement pour eux, lorsqu’ils se portèrent acquéreurs en 1843 de cette maison en bois, l’État n’avait pas eu à y mettre son nez. En effet, la loi exigeant des catholiques une permission spéciale pour acheter du terrain avait été levée 10 ans plus tôt. L’époque de l’antagonisme officiel à l’encontre des catholiques était donc révolue. De manière non officielle, par contre, la ferveur anticatholique atteignait des sommets. Afin de combattre l’image de malhonnêteté et de paresse accolée aux immigrants catholiques, surtout d’origine irlandaise, la famille Downes avait résolu de faire la preuve qu’elle méritait, quant à elle, de faire partie des États-Unis.

En 1845, alors que le commerce avait rendu le nom Downes célèbre dans tout New Haven, Mikey meurt soudainement. Son deuxième fils, Edward, âgé de seulement 16 ans, prend la relève du magasin familial. Grâce à cette continuité, et avec l’encouragement de Bridget, John, le cadet des trois fils Downes, peut compléter ses études à l’école médicine de Yale, dont il sort diplômé en 1854. Très estimé de la population, il meurt cependant d’une tuberculose à l’âge de 26 ans. L’aîné des garçons, William, décrocha son diplôme d’avocat peu après à l’école de droit de Yale. Connaissant lui aussi beaucoup de succès, il fut vite reconnu comme étant «le seul avocat catholique de New Haven» jusqu’à sa mort prématurée, là encore des suites d’une tuberculose.

Edward continue à exploiter le commerce paternel au fil des années, étendant ses activités jusqu’à devenir, à la fin des années 1860, le grand magasin «Edward Downes, Papeterie et Journaux, Gros et Détail». Du matériel pour artiste jusqu’aux bandes dessinées, il vendait tout ce qui se rattachait au papier dans sa boutique, parmi les plus prospères de New Haven. Edward Downes fonda également une famille qui comprit jusqu’à six enfants nés de sa première femme, deux autres de sa deuxième et enfin six autres de sa troisième et dernière épouse, Catherine. Les dimanches matin précédant la naissance du benjamin, on pouvait voir quatorze des 15 membres de la famille Downes prendre le chemin de l’église St. Mary’s, sur Hillhouse Avenue. La quinzième, Josephine, était déjà sur place; elle était l’organiste de l’église.

Comme toute église catholique, St. Mary’s attirait toutes sortes de gens; mais à New Haven, elle exerçait un attrait particulier, qui distillait l’énergie et l’ambition. Son apparence y était sûrement pour quelque chose : une imposante structure en pierre, à l’image d’une cathédrale, et un emplacement de choix, sur l’avenue la plus prestigieuse de la ville. En dépit de son aspect monumental et de son architecture évoquant le gothique anglais, St. Mary’s était la dernière église catholique en date à New Haven, ayant été consacrée en 1874. À l’époque, la ville comptait cinq paroisses, bien qu’aucune ne ressemblait à la nouvelle venue. Le bâtiment en lui-même rassurait profondément les leaders catholiques locaux tels que Edward Downes; mais pour ceux de la génération de ses enfants, une caractéristique encore plus attrayante entrait en jeu. Ces derniers savaient qu’ils allaient trouver dans l’église un véritable ami, ce qui distingue d’ailleurs toute église réellement vivante et vibrante.

En l’abbé Michael J. McGivney, les jeunes paroissiens de St. Mary’s voyaient un prêtre qui aurait pu être un des leurs. Non tant parce qu’il aimait bien rire ou qu’il jouait bien au baseball, comme parce qu’il savait ce que signifiait appartenir à la «première génération» ou la «deuxième génération». Il savait ce que signifiait faire son nid en ce pays, à la fois en tant qu’Américain et que catholique romain. Tous ses paroissiens devaient relever le même défi, d’une manière ou d’une autre. Certains, comme Josephine Downes, suivraient éventuellement ses traces en vivant leur vie dans l’Église. D’autres préféraient embrasser à fond le rythme de vie trépidant de la société séculière, tout en se faisant un point d’honneur d’observer et de pratiquer leur religion sur une base quotidienne.

Dans un cas comme dans l’autre, l’abbé McGivney croit fermement en la famille et en son importance. Il est fasciné par la puissance de celle-ci et par la notion d’interdépendance qui la caractérise : les parents l’un envers l’autre et face aux enfants; les enfants eux aussi les uns envers les autres et face aux parents. Le potentiel de la famille, tant sur le plan pratique que spirituel, est immense. Telle est la philosophie de l’abbé McGivney, une certitude qui l’habitait dès l’époque de ses 20 ans. Cela dit, et nonobstant cette rigueur sur le plan des idées, le style personnel de l’abbé est marqué par le rire et l’empathie. À l’aise avec les plus vieux comme avec les plus jeunes, son charme opère à tout coup.

Tandis qu’il en venait à connaître chacun des membres de la famille Downes — ce qui prit un certain temps —, l’abbé noua une amitié avec Edward Downes Jr, le fils du papetier, qui prévoyait lui aussi servir un jour l’Église. Intellectuel, Edward Jr. étudiait au collège St. Charles, près de Ellicot City, au Maryland, où il était entré en 1876 à l’âge de 16 ans. Selon le prospectus de l’époque, le collège St. Charles ne poursuivait qu’un seul objectif : «éduquer les jeunes catholiques qui aspirent au saint sacerdoce». Installé dans un bâtiment situé en plein cœur de la campagne du Maryland, il s’agissait d’une institution indépendante; on assimilait cependant le collège à une école préparatoire en vue de l’entrée à l’université St. Mary’s ou au séminaire théologique St. Sulpice, situé celui-ci à Baltimore. L’abbé McGivney était d’ailleurs bien au courant, lui qui avait été formé au séminaire St. Mary’s.

Le collège St. Charles se décrivait lui-même en tant que «séminaire religieux préparatoire au sens strict» — l’accent étant mis, apparemment, sur le mot «strict». Tout élève devait en effet solliciter la permission du président pour correspondre avec quiconque en dehors de ses parents ou de son curé. Et ce n’était pas tout. «Afin de prévenir les pertes de temps et les entorses à la morale, ainsi que les lectures mauvaises ou simplement frivoles», les garçons ne pouvaient rien lire d’autre que le matériel déterminé par leurs professeurs. Pour un individu comme Edward Downes Jr., qui avait grandi entouré de ces livres frivoles (dont assurément plus d’un qui eût été considéré mauvais), de telles contraintes ont pu s’avérer intolérables ou, à l’opposé, elles lui offraient un répit bienvenu après des années d’errances livresques.

Mais quelle que soit la, une chose est sûre : l’atmosphère régnant à St. Charles le stimule pour le mieux. Au printemps 1881, il obtient le deuxième meilleur résultat de sa classe. À l’âge de 21 ans, il est prêt à donner forme à son rêve d’accéder au sacerdoce, planifiant son entrée au séminaire St. Mary’s pour l’automne de cette année-là. Son frère cadet Alfred, 18 ans, a des projets, lui aussi : il se dirige vers la faculté de droit de l’université de Yale. Durant des années, Edward Downes Sr. et ses descendants furent considérés comme étant «la famille catholique la plus ancienne, la plus riche et la plus respectée de tout New Haven». Il en fut ainsi en gros jusqu’en 1881.

Edward Sr. a subi la tourmente déclenchée par la Panique de 1873, une crise économique qui l’empêcha de conserver le dessus sur ses créanciers, comme il avait pourtant eu jusque-là l’habitude de le faire. Il finit par perdre son magasin et voit son portefeuille d’investissement immobilier se dilapider. La famille déménage à maintes reprises, toujours dans des maisons plus petites, jusqu’à réintégrer la maison de la rue Howe, où Edward avait grandi; l’endroit est exigu, mais ils s’y entassent tant bien que mal. Malgré ces revers, Edward réussit à sauver la face auprès de la communauté d’affaires. Il met peu de temps à rebondir, ouvrant un nouveau magasin au centre-ville, toujours dans le domaine des journaux et de la papeterie. Si on fait abstraction de la famille qui est restée soudée autour de lui, il a alors plus de dettes que d’avoirs. À la fin de cette année 1881, Catherine et lui attendent même un autre enfant.

Edward Sr. espérait rebâtir sa fortune et, âgé de 52 ans, il lui restait assez de temps à vivre pour y parvenir. Hélas, l’homme meurt à la fin décembre de cette même année d’une «fièvre du cerveau». C’est ainsi que le coroner qualifiait à l’époque la malaria, à moins qu’il ne s’agisse d’une allusion involontaire aux revers de fortune subis par Edward Sr., qui l’auront rongé plus qu’il ne le semblait.

Les Downes avaient établi leur position sociale, ainsi que leur richesse, durant ces presque 50 ans qui ont suivi l’arrivée de Michael et Bridget Downes à New Haven, en 1832. Il ne fallut cependant qu’une seule journée pour que tout s’écroule. Avec la mort d’Edward Sr., la déchéance financière de la famille devient de notoriété publique. Mais il y a pire encore.

L’avenir tout de même radieux qu’Edward pensait avoir réservé à ses enfants s’effondre, alors que le tribunal prend en main leur destin. Mais la véritable tragédie, c’est que la veuve d’Edward, Catherine, ne sait absolument vers qui se tourner pour obtenir de l’aide.

Edward Sr. n’a laissé aucun argent. À l’hiver 1882, Catherine surmonte peu à peu son deuil — mais le poids qui s’est abattu sur sa famille continue de l’accabler. À chaque soir, elle doit affronter le fait qu’elle ne sait pas qui allait subvenir aux besoins de ses enfants et beaux-enfants, et leur laisser entrevoir un avenir meilleur. En fait, les responsables du Comté de New Haven se posaient alors la même question. Lorsqu’une famille était dépourvue de revenus, le tribunal chargé des successions avait le droit de diriger les enfants vers des institutions publiques. Bien qu’en apparence, la loi semblait ainsi briser les familles, elle avait été en réalité mise en place pour protéger les enfants et les assurer d’une subsistance. Les autorités voyaient également ainsi à protéger la communauté des méfaits que pourraient causer des adolescents pas assez encadrés. Le tribunal exigeait donc de familles comme les Downes qu’elles prouvent que leurs enfants, dépourvus de père, n’allaient pas se transformer en vagabonds. Catherine Downes, hélas, ne parvient pas à donner cette assurance.

Edward Jr. n’a donc pas le choix de quitter le séminaire. Il retourne à la maison pour s’occuper du comptoir à journaux.

En janvier, Edward Jr. réussit à faire la preuve que, tout jeune qu’il soit, il peut arriver à exploiter le commerce et ainsi subvenir aux besoins de sa belle-mère veuve et ses enfants les plus jeunes. Le tribunal doit par contre s’intéresser de près au sort des autres trois garçons, plus âgés : Alfred, 19 ans; George, 17 ans; et Joseph, 14 ans. Comme aucune somme d’argent n’est disponible pour les instruire ou leur apprendre un métier, le juge décrète que des tuteurs doivent être trouvés pour chacun d’eux, à défaut de quoi la cour s’en mêlerait. Les tuteurs devaient être des gens de bien, acceptables aux yeux du tribunal. Ce n’était pas cela qui manquait dans le New Haven d’alors, et figuraient parmi les candidats potentiels nombre d’anciens amis d’Edward Downes Sr.

Le tuteur doit se porter entièrement responsable des gestes posés par son pupille et de son comportement en général. Une telle condition a pour effet de réduire la liste des tuteurs possibles, même si les enfants Downes avaient été bien élevés. Se porter totalement garant d’un adolescent, quelle que soit l’époque et quelles que soient les origines familiales de ce dernier, cela pose toujours un certain risque, si minime soit-il.

Enfin, le tuteur pressenti devait verser une caution de plus de 1 000 $. Voilà qui réduisit presque à néant la banque de candidats potentiels, bien que des proches de la famille unirent leurs forces afin de répondre des deux plus jeunes fils Downes, George et Joseph. Le 2 février 1882, le tribunal des successions de New Haven entérine le versement de 2 500 $ pour chacun d’eux, en guise de caution. Reste donc à s’occuper d’Alfred. Dans son cas, le tribunal établit à 1 500 $ la somme requise pour avoir le privilège de devenir son tuteur. L’audience est fixée au 6 février.

Malgré les puissants contacts qu’avait noués Edward Sr. au cours de son existence, autant dans les milieux d’affaires et politiques qu’au sein de la communauté irlando-américaine, personne ne répond à l’appel. Les anciens amis d’Edward Sr. tournent le dos, prétextant le manque de temps ou d’argent.

Le 6 février, un lundi, tous les résidants de New Haven ont de quoi se plaindre. Une tempête de neige a laissé un pied de neige au sol. Les trains sont en retard, etjusqu’aux bateaux à vapeur assurant la liaison avec la ville de New York qui ne peuvent respecter les horaires. Autre facteur aggravant pour les résidants du centre-ville, les trottoirs sont demeurés enneigés parce que les commerçants, chargés de nettoyer chacun leur section, étaient en retard eux aussi.

Le tribunal des successions de New Haven est bien le seul à fonctionner comme si de rien n’était. Edward Jr. s’y trouve au nom de Catherine, qui doit garder la maison d’ici son accouchement, prévu pour deux mois plus tard. Son plus jeune frère Alfred répond avec aplomb à diverses questions posées par le juge. Le juge demande alors s’il se trouve dans l’assistance quelqu’un pour revendiquer le titre de tuteur de Alfred Downes. Le jeune intéressé se tourne alors vers la salle, rempli d’anxiété.

Michael J. McGivney se lève, un homme mince au teint naturel bien qu’un peu rougeaud ce matin-là, étant donné le temps froid à l’extérieur. Pour certaines des personnes les plus âgées présentes à l’audience, juste de voir un prêtre catholique dans un édifice gouvernemental constitue une surprise. Jusqu’alors, en effet, les prêtres avaient tendance à rester sur les terres de l’Église, en raison des plus grandes gloires qui y étaient associées. Mais avec l’agitation propre aux années 1880 et une certaine détente dans les attitudes, les prêtres s’aventuraient de plus en plus à l’extérieur, par affaires pour l’Église ou pour toute autre raison. Il n’en demeure pas moins que même les plus hardis d’entre eux n’auraient jamais envisagé jouer un rôle aussi important dans une autre institution que la leur.

Pour l’abbé McGivney, cependant, le tribunal des successions de New Haven est le bon endroit où doit se trouver un prêtre de paroisse en ce matin de février. Le sort d’une famille est en jeu. Ainsi, lorsque le juge s’enquiert d’un éventuel tuteur pour Alfred Downes, Michael McGivney n’hésite pas un instant. Que les autres personnes présentes se soient alors tournées, intriguées, vers ce jeune prêtre dans sa longue soutane noire, cela n’a rien de surprenant. Michael McGivney n’a par contre rien du révolutionnaire, qui provoque le changement pour le seul plaisir de changer. Ce serait plutôt le contraire, en fait. Il n’en est pas moins un homme d’action, animé par une inlassable compassion tout en étant mû par un esprit éminemment pratique.

L’abbé McGivney n’a pas les 1 500 $ exigés en guise de caution, mais il est lui-même cautionné par un épicier retraité du nom de Patrick McKiernan. Avec l’accord du juge, ce dernier se porte garant de l’abbé McGivney, promettant de verser une «amende» de 1 500 $ si le prêtre manquait à ses responsabilités en tant que tuteur. L’affaire est entendue et Alfred bénéficie dès ce moment d’un tuteur légal qui a foi en son avenir, et qui allait prendre auprès de lui le relais de son père décédé.

Si l’abbé McGivney quitte alors le tribunal des successions avec le sentiment du devoir accompli dans l’affaire Downes, il s’inquiète toujours des problèmes du même type vécus ailleurs dans la communauté ainsi que partout ailleurs au pays. En dépit de son jeune âge, l’abbé a toujours été scandalisé face au triste sort qui attendait pratiquement toutes les familles qui perdaient leur soutien de famille. Il est d’autant plus sensibilisé à cette réalité que lui-même, longtemps auparavant, avait dû affronter de première main cette dure épreuve.

Ainsi, cet après-midi du 6 février, il se montre plus déterminé que jamais à épargner aux autres familles ce qui venait d’arriver aux Downes.

Alors qu’il retourne chez lui, tentant comme tout le monde de se protéger des bourrasques de neige, l’abbé se prépare mentalement à la tenue d’une rencontre cruciale prévue pour le soir même à St. Mary’s, une rencontre qui allait donner un second souffle à la famille au sein du laïcat dans l’Église catholique. S’il réussit à convaincre les hommes qu’il réunira pour l’occasion, la rencontre fera date, il en est persuadé. Ces derniers sont tous catholiques et la plupart sont des hommes d’action, tournés vers la réussite. S’ils ne sont pas encore riches et qu’ils en conviendraient eux-mêmes volontiers, tous s’accorderaient par contre à dire qu’ils y arriveront bientôt, qu’il leur reste du temps pour s’illustrer. Quoi qu’il en soit, ces hommes-là sont très affairés, ce qui signifie qu’ils peuvent provoquer des choses et faire aboutir des projets, s’ils le veulent vraiment. Bien entendu, cela signifie également qu’ils peuvent dire non de mille et une façons ou — perspective encore plus inquiétante — se contenter d’un laconique «peut-être». L’abbé McGivney sait tout cela. Mais le sentiment d’urgence ressenti cet après-midi-là, à la sortie du tribunal des successions, le pousse à accélérer le pas, malgré le froid et les bancs de neige.

Les atouts uniques du catholicisme peuvent être semés dans le cœur des hommes, pense-t-il, surtout des époux et des pères, afin que ces perles se développent et grandissent tout au long de leurs vies. Le bien engendré s’étendra par le fait même aux veuves, qui sauraient enfin où trouver de l’aide, et aux enfants, qui pourraient malgré l’adversité accéder à l’avenir qu’avait prévu pour eux leur père décédé.

Michael McGivney, pétri de compassion, les comprend tous : les pères, les mères et les enfants, cette trinité du quotidien rendue plus fragile par la vie moderne et dont personne ne semble encore réaliser la précarité.

Douglas Brinkley est professeur d’histoire à l’université de Tulane, en Louisiane. Parmi ses livres récents, on doit citer The Boys of Pointe du Hoc [Les gars de la Pointe du Hoc] et Tour of Duty [L’enfer du devoir]. Les deux livres ont paru chez William Morrow. Avec sa famille, Brinkley habite la Nouvelle Orléans. Julie M. Fenster est l’auteur de six livres. Elle habite Syracuse dans l’état de New York.