Envisager la liberté religieuse

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1/27/2012

 

Secondés par les fidèles, les évêques des États-Unis s’emploieront à combattre les menaces présentes et futures perpétrées contre la liberté religieuse.

par Par Mgr William E. Lori, Aumônier suprême

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Cette peinture de Howard Chandler Christy, qui date de 1940, représente la signature de la Constitution des États-Unis à Independence Hall à Philadelphie, le 17 septembre 1787. (Art Resource, New York)

Dans une homélie au sujet du Livre d’Ézéchiel, Saint Grégoire le Grand commente un passage dans lequel le Seigneur dit: « Toi aussi, fils d'homme, je t'ai fait guetteur pour la maison d'Israël. » (33:7). Grégoire explique, « Un guetteur se tient toujours en hauteur de manière à ce qu’il puisse voir au loin ce qui s’en vient. Quiconque est nommé guetteur pour le peuple doit se tenir en hauteur, durant toute sa vie, afin d’aider celui-ci grâce à sa clairvoyance. »

Les lentilles de la doctrine de l’Église et la vision des Pères fondateurs nous équipent afin que nous puissions rechercher à la fois à l’intérieur de la loi et de la culture pour voir si celles-ci respectent la liberté religieuse en tant que droit individuel inscrit par le Créateur.

Le saint pontife compara son ministère à celui d’un guetteur et nous sommes donc également tous, en tant qu’évêques, appelés à être les hérauts vigilants de la Parole et les surveillants de la Maison de Dieu. Depuis quelques temps déjà, nous observons de manière inquiétante l’érosion de la liberté religieuse aux États-Unis. À l’occasion de la rencontre plénière des évêques en novembre 2010, nous avons convenu de prioriser la défense de la liberté religieuse et d’assumer sans ambages notre responsabilité de confronter cette menace à notre liberté précieuse. En consultation avec le comité administratif de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Mgr Timothy Dolan, archevêque de New York, a donc mis sur pied un comité ad hoc sur la liberté religieuse. Le comité comprend maintenant 10 évêques, lesquels sont assistés par des consultants, un secrétaire-général associé, un avocat et un lobbyiste. De plus, le comité peut compter sur la collaboration d’un nombre extraordinaire d’évêques et l’expertise du personnel de la CÉCÉU (USCCB).

Au moment où le comité débute ses importants travaux, nous devons considérer de nombreuses questions: De quelle manière nous, en tant que pasteurs et citoyens, pouvons-nous mettre en évidence nos enseignements sur la liberté religieuse? Que recherchons-nous et quelles sont nos observations? Et comment devons-nous réagir?

NOTRE ENSEIGNEMENT ET NOTRE HÉRITAGE
Le Concile Vatican II appelait les catholiques « à lire les signes du temps » et, en tant qu’Américains, nous le faisons comme si nous regardions à travers des jumelles équipées avec deux lentilles. La première lentille est celle de l’enseignement de l’Église au sujet de la dignité humaine et de la liberté religieuse – une dignité et une liberté inscrites dans le cœur humain et révélé pleinement dans le Christ. La deuxième lentille est celle de l’héritage légué par les Pères fondateurs, c’est-à-dire une Déclaration d’indépendance audacieuse qui reconnaît que toutes les personnes se voient « confiées par leur Créateur » des droits humains inhérents et une Constitution et une Déclaration des droits accordant une certaine primauté à notre liberté de répondre à notre Créateur sans interférence gouvernementales indue.

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Mgr Willliam E. Lori, Aumônier suprême, évêque de Bridgeport au Connecticut et président du comité ad hoc pour la liberté religieuse de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, s’adresse aux évêques américains lors de leur rencontre automnale annuelle à Baltimore, le 14 novembre 2011. (CNS photo / Nancy Phelan Wiechec)

Il faut beaucoup de travail pour maintenir l’ajustement de ces jumelles, pour maintenir une compréhension critique et précise de la façon dont la vision des Pères fondateurs et la Doctrine de l’Église se juxtaposent. Comme le savent très bien les historiens, la relation entre l’Église et l’expérience américaine s’est révélée seulement de manière graduelle et nécessite toujours une soigneuse mise au point. Cependant, les deux lentilles, lorsqu’elles fonctionnent comme prévu, permettent d’avoir une vision remarquablement claire de la dignité humaine et de la liberté.

Cette vision comprend la compréhension à l’effet que les libertés humaines de base sont inhérentes à la dignité humaine et que nos libertés sont conférées non pas par l’État, mais nous sont plutôt accordées par notre Créateur. Comme l’affirmait le Président John F. Kennedy dans son discours inaugural, les droits pour lesquels nos ancêtres se sont battus « ne résultent pas de la générosité de l'État, mais de la main de Dieu. » L’Église enseigne également que « La source ultime des droits de l'homme ne se situe pas dans une simple volonté des êtres humains, […] mais dans l'homme lui-même et en Dieu son Créateur (Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 153).

Si la liberté religieuse est antérieure à l’État et non pas un privilège accordé par le gouvernement, il en découle que nous nous tournons légitimement vers notre gouvernement pour qu’il s’acquitte de son devoir de protéger la liberté religieuse, de promouvoir la tolérance religieuse et d’accommoder la place de la religion dans la vie américaine. Nous attendons de notre gouvernement qu’il ne laisse pas la liberté religieuse être facilement compromise par d’autres revendications et intérêts.

Notre vision est peaufinée par la sagesse de George Washington, lequel percevait l’importance de la moralité et de la religion en tant que « soutiens indispensables » à la « prospérité politique ». Ainsi, nous envisageons à juste titre l’Église comme étant un acteur dans la société, formant non seulement des croyants, mais également des citoyens outillés pour construire une civilisation de vérité et d’amour. Nous cherchons la protection par la loi et l’acceptation au sein de notre culture d’institutions intermédiaires telles que la famille, les églises et les écoles, qui se dressent entre le pouvoir du gouvernement et la conscience des individus, tout en contribuant immensément au bien commun.

Les lentilles de la doctrine de l’Église et la vision des Pères fondateurs nous outillent afin que nous puissions rechercher à la fois la loi et la culture pour mesurer si elles respectent la liberté religieuse en tant que droit individuel qui est inscrite par le Créateur, peu importe les tendances morales ou politiques actuelles. Le Concile Vatican II nous enseigne que « l’exercice de la religion consiste avant tout en des actes intérieurs, volontaires et libres, par lesquels l’homme s’ordonne directement à Dieu » et que par conséquent personne « ne doit donc pas être contraint d’agir contre sa conscience. » (Dignitatis Humanae, 3).

Tout en reconnaissant la liberté religieuse comme étant un droit individuel, on voit qu’il appartient également aux églises et aux institutions religieuses formées de citoyens qui sont des croyants. Et en tant que croyants, nous ne cherchons pas à créer une théocratie, mais plutôt à être comme un levain et une lumière dans notre culture. Notre gouvernement devrait étendre à toutes les confessions une compréhension solide de la liberté religieuse, une compréhension qui envisage l’importance d’être capable non seulement de pratiquer librement leur culte, mais aussi de contribuer, dans la vie publique, à promouvoir les vérités et les valeurs qui découlent de la foi et de la raison, lesquelles sont exprimées dans les œuvres de l’éducation, des soins de santé, des services sociaux et de bienfaisance.

Pour tout dire, la liberté religieuse porte sur l’ensemble de la personne – ce n’est pas simplement la liberté de croire et d’adorer, mais d’établir nos propres vies sur le socle de ces croyances et de ce culte – à la fois en tant qu’individus et en tant que communauté – et de partager nos vies, ainsi transformées, avec le monde. En tant que gardiens, nous devons mesurer si cette liberté fondamentale continue de s’épanouir ou non dans les cœurs de nos frères catholiques et de nos concitoyens.

CE QUE NOUS OBSERVONS Qu’observons-nous réellement à travers les doubles lentilles de la doctrine sociale catholique et les principes des Pères fondateurs? Nous observons une Église qui, malgré tous ses défis, sert le bien commun avec une efficacité et une générosité extraordinaires.

Dans les diocèses que nous desservons, l’Église est la plus grande source non gouvernementale d’éducation, de services sociaux, de services caritatifs et de soins de santé, lesquels sont parties intégrantes de notre mission et une expression de notre foi dans ce Dieu qui est amour. En ces temps de difficultés économiques, les services qu’offrent l’Église catholique et les autres communautés chrétiennes sont cruciaux. Mais il devient de plus en plus difficile pour l’Église d’offrir des services d’une manière qui respecte la foi qui motive ses membres.

Parmi ces défis se trouve un modèle dans la culture et la loi qui aborde la religion comme étant simplement une affaire privée entre l’individu et son Dieu. Au lieu de promouvoir la tolérance pour les différentes opinions religieuses qui contribuent à la moralité commune de la nation, certaines lois, décisions judiciaires et règlements administratifs définissent la religion comme étant une force perturbatrice et de division qu’il vaut mieux garder à l’extérieur de la vie publique. Certains invoquent la soi-disant doctrine de la séparation entre l’Église et l’État pour exclure l’Église de l’espace public, ignorant ainsi le rôle historique des églises pour mettre fin à l’esclavage, pour assurer l’avènement des droits civiques et pour assurer la promotion de conditions de travail justes.

Bien que la religion soit une affaire personnelle, elle n’est pas privée, car il n’y a pas de liberté religieuse si nous ne sommes pas libres d’exprimer publiquement notre foi. De même, aucune liberté d’expression n’est envisageable si on est seulement libre d’affirmer ce que l’on croit en privé, contrairement à une expression publique dans les médias, les arts, les bibliothèques et les écoles. Nous observons également que la portée de la clause d’établissement du Premier amendement – « Le Congrès n’adoptera aucune loi concernant l’établissement d’une religion » - a été élargi de manière à réduire constamment les protections offertes par la clause de libre exercice – « ou interdisant le libre exercice de celui-ci » - faisant ainsi pivoter le Premier amendement à 180 degrés.

La clause d’établissement était destinée à protéger la clause de libre exercice, et non l’inverse. Il en a résulté que les citoyens animés de fortes convictions religieuses ainsi que les institutions religieuses sont moins largement accommodés - voire même marginalisés – selon le principe voulant que même l’accommodement le plus minime constitue en quelque sorte l’établissement de certaines religions dans notre pays.

La CÉCÉU (USCCB) s’est défendue dans une poursuite intentée par la American Civil Liberties Union à propos d’une politique récemment abandonnée par le Département américain de la santé et des services sociaux qui permettait à l’Église de servir les victimes de la traite sans pour autant devoir leur fournir des services d’avortements et de contraception. La poursuite allègue que la politique, qui respectait notre liberté d’exercice de la religion, violait dans les faits la clause d’établissement.

Mais ne vous méprenez pas: la laïcité agressive est également un système de croyance. En omettant d’accommoder des gens de foi et des institutions religieuses, autant le droit que la culture établissent la non-religion comme étant la religion du pays et lui confère des droits et des protections que nos Pères fondateurs envisageaient pour des citoyens qui sont croyants, de même que pour leurs églises. Au surplus, les barrières qui empêchent le gouvernement de s’ingérer dans la vie interne des groupes religieux ont été abaissées au fil du temps.

Tout cela facilite l’érosion de la liberté religieuse par l’imposition de « droits » mandatés par la cour qui n’ont aucun fondement textuel dans la Constitution, comme par exemple ceux qui ont trait à l’avortement et au mariage entre conjoints de même sexe. Le refus d’endosser l’élimination d’une vie humaine innocente ou de redéfinir le mariage est maintenant dépeint comme étant discriminatoire. Par conséquent, la liberté des entités religieuses à fournir des services en fonction de leurs propres croyances, à défendre publiquement leurs enseignements et même de choisir et d’assurer la gestion de leur personnel est la cible d’attaques qui vont en s’accroissant.

Ces initiatives et combien d’autres ont mené à des menaces immédiates et dramatiques à la liberté religieuse à travers notre pays. Prenons pour exemple une loi et un jugement de l’Alabama ayant pour effet de criminaliser les services « bon Samaritain » que les entités religieuses procurent aux sans-papiers. Ou encore le cas d’une greffière de l’État de New York qui fait face à une poursuite légale car elle refuse de prendre part à un mariage homosexuel. Ou bien la tentative, en 2009, des membres du Comité judiciaire du Connecticut de réorganiser les paroisses de manière tout à fait contraire aux enseignements catholiques et à la loi. Pensons finalement à la triste réalité avec laquelle plusieurs organismes de charité catholiques diocésaines ont dû composer en étant contraints de se retirer des services d’adoption et de familles d’accueil en raison de leur fidélité aux enseignements de l’Église sur le mariage.

En l’absence de contrôle législatif et judiciaire, certains organismes fédéraux menacent également la liberté religieuse. Le Département de la santé et des services sociaux a émis des règlementations qui obligeraient la couverture de la stérilisation et de la contraception, incluant les agents abortifs, dans tous les régimes privés de soins de santé. L’exemption religieuse était beaucoup trop étroite, obligeant les employeurs pouvant s’en prévaloir à embaucher principalement des catholiques, à servir principalement des catholiques et à fonctionner selon une raison d’être qui fait en sorte que leur organisme existe principalement pour inculquer des valeurs religieuses.

Bien qu’une exception plus large soit possible, il reste à savoir si celle-ci protègera toutes les organisations religieuses ou encore les droits de conscience des individus et des assureurs. Contrairement aux protections qui sont déjà en vigueur sur le plan de la conscience, les organismes Catholic Relief Services et Migration Refugee Services ont été informés qu’une nouvelle condition pour le renouvèlement des accords de coopération fait son apparition avec la provision selon laquelle il est nécessaire d’offrir une gamme complète de soi-disant services de santé reproductive. Cette condition, nous l’espérons, sera bientôt abandonnée.

Le Département américain de la justice a également fait en sorte que des problèmes additionnels sont survenus. C’est ainsi qu’une offensive a été lancée contre la loi sur la défense du mariage, en raison du prétexte que celle-ci serait motivée par des « stéréotypes et des préjugés » similaires au racisme, ce qui suppose que les églises qui enseignent que le mariage constitue l’union entre un homme et une femme sont coupables de bigoterie.

Le Département de la justice a également argumenté, devant la Cour suprême, en faveur de l’élimination virtuelle de « l’exception ministérielle » du Premier amendement, laquelle protège la liberté des dénominations religieuses de choisir leurs propres ministres, et ce, sans ingérence de l’État.

COMMENT RÉAGIR À CE QUE NOUS OBSERVONS
Pour répondre à ces menaces et toutes les autres qui se manifestent à l’horizon, le comité ad hoc sur la liberté religieuse a débuté ses travaux afin de venir en aide aux diocèses pour la défense et la promotion la liberté religieuse. En tant qu’évêques, notre premier devoir et notre premier instinct est d’enseigner. Il en découle donc que le comité fournira, entre autres choses, des ressources multimédias pour contribuer à l’éducation des fidèles sur les questions de liberté religieuse.

En tant que pasteurs, nous reconnaissons que nous avons un rôle critique à jouer en nous plaçant à la tête de nos fidèles, en les informant et en les inspirant, de telle sorte qu’ils valorisent ces libertés qui leur sont accordées par Dieu et qu’ils déploient leur énergies dans le façonnement d’une société marquée par le respect pour la dignité transcendante et la liberté de chaque être humain. Et en tant que guetteurs, nous continuerons de signaler les menaces perpétrées contre la liberté religieuse et de nous insurger contre celles-ci. Nous interpellerons les détenteurs de fonctions publiques – qu’ils soient élus ou nommés – de manière non-partisane mais compatible avec les valeurs les plus fondamentales de notre démocratie.

Mais nous ne pouvons faire progresser cet agenda tout seul. Nous avons besoin d’impliquer nos collègues les plus proches, c’est-à-dire nos prêtres, qui sont en première ligne de la vie paroissiale et qui bénéficient du respect et de l’estime de leurs paroissiens. Leur voix sera vitale dans la lutte qui nous attend. Nous devons également interpeler les laïcs qui sont présents dans l’Église afin qu’ils et elles unissent leurs talents et leur expertise et les mobilisent sur la première ligne de défense de la liberté religieuse. Nous devons également joindre nos forces à celles de nos partenaires œcuméniques et interreligieux. Il ne s’agit pas ici d’une question relative à la création de nouvelles structures ou de nouvelles bureaucraties, mais plutôt d’utiliser ce qui est déjà en place – les paroisses, les écoles, les réseaux de communications – de manière à recentrer et redonner souffle aux gens que nous servons. J’espère que le comité ad hoc sur la liberté religieuse sera d’un grand service à tous les diocèses, au niveau de notre rôle de professeurs, de pasteurs, de défenseurs de la vérité et de la liberté – en tant que guetteurs. Ensemble, nous ferons de notre mieux pour éveiller en nous, chez nos frères et sœurs catholiques et dans la culture au sens large une nouvelle appréciation de la liberté religieuse ainsi qu’une détermination renouvelée ayant pour objectif de la défendre.

Mgr William E. Lori, évêque de Bridgeport, au Connecticut, a été nommé président du nouveau comité ad hoc sur la liberté religieuse de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis en septembre 2011. Le texte de cet article a été adapté, à partir d’un discours prononcé par Mgr Lori à l’occasion d’une rencontre plénière du CÉCÉU (USCCB) en novembre dernier.