Text Size:
  • A
  • A
  • A

Le berceau de la Nouvelle Évangélisation

4/1/2014

Krzysztof Mazur

En présence de celui qui était à l’époque le cardinal Wojtyła, des ouvriers posent la première pierre — prélevée sur la tombe de saint Pierre et donnée au cardinal polonais par le pape Paul VI — de l’église de l’Arche du Seigneur, à Nowa Huta, en 1969. (Jerzy Ridan/Fotonova/East News)

Lorsque le Bienheureux Jean-Paul II sera déclaré saint, le 27 avril 2014, la date sera importante pour plusieurs raisons. Tout d’abord, c’est le deuxième dimanche de Pâques, reconnu depuis le Jubilé de l’an 2000 comme le dimanche de la Divine Miséricorde. Dans son homélie livrée pendant la messe de canonisation de sainte Faustine Kowalska, apôtre du message de la Divine Miséricorde et première personne à être canonisée dans le nouveau millénaire, le pape Jean-Paul II avait encouragé son public à faire sienne la prière de sainte Faustine : « Jezu ufam tobie » (« Jésus, j’ai confiance en toi ! »).

Lorsque, en 2005, après une longue période de souffrance, le Saint-Père a finalement confié son âme au Seigneur, c’était la veille du dimanche de la Divine Miséricorde. L’importance que revêtait cette fête aux yeux de Jean-Paul II explique en bonne partie pourquoi le pape Benoît XVI avait choisi de célébrer sa béatification lors du dimanche de la Divine Miséricorde en 2011.

En 1982, un an jour pour jour après la tentative d’assassinat perpétrée contre lui, Jean-Paul II avait prononcé ces paroles célèbres : « Dans les desseins de la Providence, il n’y a aucune coïncidence. » On pourrait dire la même chose de la date choisie pour sa canonisation, puisque le 27 avril marque une date très importante pour Jean-Paul II ainsi que l’Église de Pologne. Ce jour-là, en 1960, un événement crucial secoua la ville de Nowa Huta, alors que Karol Wojtyła, à l’époque jeune évêque auxiliaire, était en poste près de là, à Cracovie même. Aux yeux du futur pape, les événements de cette journée et de celles qui suivirent en sont venus à symboliser le début de la nouvelle évangélisation.

LE COMMUNISME ET LA CROIX

Nowa Huta (littéralement, « La nouvelle fonderie »), aujourd’hui quartier le plus à l’est de Cracovie, a été fondé après la Seconde Guerre mondiale en tant que ville nouvelle. Au centre de la cité alors en pleine expansion se dressait l’aciérie Lénine, un sinistre labyrinthe de passerelles en métal, de cheminées en briques et d’impressionnants hauts-fourneaux — le symbole de la puissance industrielle de l’Union soviétique.

La décision de construire Nowa Huta en bordure de l’ancienne ville de Cracovie était délibérée de la part des responsables communistes alors aux commandes. Durant des siècles, Cracovie a été le centre culturel et intellectuel de la Pologne — en grande partie grâce à la présence de l’université Jagellone, vieille de plus de 600 ans. En faisant construire l’imposante fonderie, on espérait transformer cette cité universitaire en ville-modèle de travailleurs et propager ainsi l’idéologie communiste. En vertu de la propagande communiste, les résidants de Nowa Huta devaient cesser de considérer le monde sous un angle catholique ; un journal de l’époque avait même déclaré que les citoyens devaient « être libérés du joug du clergé » et plutôt encouragés à aimer le communisme. C’est ainsi que l’on verrait forger « l’homme nouveau ».

Certes, il faisait bon vivre à Nowa Huta en ces temps-là. Il y avait un cinéma et un théâtre, ainsi que des clubs sportifs, des bibliothèques et des écoles. Toutefois, une structure se faisait remarquer par son absence du plan d’urbanisme : une église. En dépit du fait que la majorité de la population était composée de paysans catholiques provenant des villages voisins, on voulait en faire « la première ville communiste sans Dieu ».

Durant plusieurs années, les résidants de Nowa Huta ont tenté d’obtenir l’autorisation de faire construire l’église qu’ils désiraient tant. Puis, en octobre 1956, par suite de ce qu’on en est venu à qualifier de « dégel » politique, les autorités communistes accordèrent l’autorisation de construire un lieu de culte sur la grande place. Les citoyens y firent mettre aussitôt une imposante croix en bois, si bien que cette place devint le coeur de la vie religieuse de la ville. Des séances de prière, ainsi que quelques messes, furent tenues à proximité de la croix. On ne construisit cependant pas d’église. Les citoyens luttèrent durant des années afin d’obtenir un permis de construire, jusqu’à ce que les autorités décident de plutôt autoriser la construction d’une école, sur cette place centrale. Qui plus est, on ordonna de retirer la croix en bois.

Le 27 avril 1960, un contingent d’ouvriers protégés par des gardes armés se rendit tôt le matin à la croix de Nowa Huta afin de la démolir. Un groupe de femmes, comprenant ce qui était en train de se passer, s’armèrent de balais, de paniers d’épicerie, de briques et de bouteilles. Peu après, alors qu’un quart de travail venait de se terminer à l’aciérie, plus d’un millier d’hommes se mirent en marche vers la croix, armés de pelles, de pioches et d’autres outils. Dans un geste spontané de désobéissance civile, quelque 5000 travailleurs et citoyens s’étaient ainsi rassemblés sur la place.

Après plusieurs heures, ce qui avait commencé en tant que protestation non violente se transforma en bataille de rue contre la milice et les forces spéciales de la police. Cette « défense de la croix » dura plusieurs jours et mena à une sanglante répression : une douzaine de personnes furent tuées et des centaines, blessées ; plus de 500 participants furent arrêtés ; 87 se sont vu infliger des peines de prison et plusieurs autres perdirent leur emploi. Le témoignage de protestation n’aura toutefois pas été en vain, puisque la croix est demeurée bien en vue dans « la cité sans Dieu ».

KAROL WOJTYŁA ET LA NOUVELLE ÉVANGÉLISATION

Dans cette croisade pour sauver la croix de Nowa Huta, un jeune évêque du nom de Karol Wojtyła a joué un rôle important. Seulement deux ans auparavant, l’archevêque de Cracovie, Eugeniusz Basiak, avait été sévèrement critiqué pour avoir soutenu la candidature du jeune Wojtyła au poste d’évêque auxiliaire de l’archidiocèse. La majorité des prêtres de Cracovie désapprouvait la décision puisque Karol Wojtyła était jeune, inexpérimenté et sa famille ne faisait pas partie de l’élite de la ville. L’archevêque Basiak défendit la nomination, soulignant qu’il souhaitait un évêque « qui puisse travailler fort, et non seulement paraître ». De plus, d’ajouter le prélat, le père Wojtyła « a un passé de travailleur », et il connaît bien les fondements théoriques du communisme. Un tel homme, a conclu l’archevêque, serait particulièrement précieux pour l’Église à Cracovie.

Ordonné le 28 septembre 1958, l’évêque Wojtyła s’est grandement sacrifié pour accomplir son difficile ministère. Dès le début, il a fermement appuyé les efforts en vue de construire une église à Nowa Huta. Après les événements survenus sur la place centrale, il a protégé les victimes de la répression communiste et organisé des messes en plein air sous la croix — malgré le rude hiver polonais.

Le pape Paul VI, élu en juin 1963, a nommé Karol Wojtyła nouvel archevêque de Cracovie, en janvier 1964. Plus tard, seulement trois jours après la conclusion du concile Vatican II, en décembre 1965, le pape a remis à l’archevêque Wojtyła une pierre prélevée sur la tombe de saint Pierre : « Ramenez avec vous cette pierre en Pologne, a dit le Saint-Père. Et puisse l’église de Nowa Huta être construite à partir d’elle. »

Grâce à la persévérance inébranlable des catholiques de la ville, la première église de Nowa Huta fut finalement construite, en 1977. Lorsque le cardinal Wojtyła se rendit ensuite à Rome pour le conclave et qu’il fut élu pape, en octobre 1978, il avait apporté un morceau de la croix en bois de Nowa Huta.

Lors de son premier voyage apostolique dans sa Pologne natale, en juin de l’année suivante, Jean-Paul II s’est vu refuser par les autorités communistes la permission de se rendre à l’église de Nowa Huta. Le Saint-Père célébra donc la messe au sanctuaire et monastère cistercien médiéval de Mogiła, un village situé à proximité. Fondé au 13e siècle, le monastère jouissait d’une grande renommée du fait qu’il abritait une relique de la Sainte Croix.

Dans son homélie au sanctuaire de la Sainte Croix, le 9 juin 1979, le pape souligna que l’histoire de Nowa Huta avait été écrite « sous le signe de la croix », d’abord de la croix antique de Mogiła puis sous le signe de celle installée plus récemment dans la cité. Même si les temps changent et que la technologie fait des bonds prodigieux, expliquait alors Jean- Paul II, « la vérité de la vie de l’esprit humain — qui s’exprime à travers la croix — ne connaît pas de déclin, elle est toujours actuelle, elle ne vieillit jamais. »

Il ajouta : « Là où s’élève la croix, surgit le signe que la bonne nouvelle du salut de l’homme grâce à l’amour est arrivée jusque-là [...]. Une nouvelle évangélisation est commencée, comme s’il s’agissait d’une deuxième annonce, bien qu’en réalité ce soit toujours la même. La croix domine le monde qui change. »

C’était probablement la première fois que Jean-Paul II utilisait l’expression « nouvelle évangélisation » — une notion qui a profondément influencé son pontificat ainsi que l’Église universelle. En fait, il a soulevé l’idée à deux reprises durant son homélie de Mogiła, soulignant un peu plus loin que « À partir de la croix de Nowa Huta la nouvelle évangélisation a commencé : l’évangélisation du second millénaire. Cette église en rend témoignage et en est la preuve. »

LE TÉMOIGNAGE DE LA VIE CHRÉTIENNE

Il semble donc qu’aux yeux de Jean-Paul II, les événements de Nowa Huta avaient symbolisé le devoir qu’avait l’Église de faire redécouvrir l’Évangile dans les sociétés chrétiennes, surtout celles qui avaient perdu le sens de Dieu au profit d’une laïcisation grandissante. On comprend alors que ce n’est pas une coïncidence si la divine providence a lié la date choisie pour la canonisation de Jean-Paul II à celle de « la défense de la croix » en 1960.

Tout comme cela a été le cas en Pologne voilà plus de cinq décennies, la croix, aujourd’hui, est à nouveau exclue de la sphère politique, universitaire, culturelle, familiale et médiatique, alors que la foi chrétienne est de plus en plus marginalisée. La nouvelle évangélisation, ce « nouveau printemps pour le christianisme », dépend donc de notre propre réaction aux problèmes qui se posent dans le monde d’aujourd’hui. Elle dépend de notre volonté à entamer personnellement une « défense de la croix » dans les lieux où nous vivons.

Dans son encyclique Redemptoris Missio, Jean-Paul II nous rappelle : « Première forme de la mission, le témoignage de la vie chrétienne est aussi irremplaçable » (42). Ce témoignage, ajoute-t-il, implique non seulement que nous prenions « des positions courageuses et prophétiques » face à la corruption du pouvoir politique, mais que nous pratiquions l’humilité en servant les plus pauvres, les faibles et les souffrants, « et en imitant la simplicité de la vie du Christ » (43).

La nouvelle évangélisation, ce devoir et cet appel à témoigner de notre foi chrétienne, est assurément difficile et exigeante. Malgré cela, inspirés par saint Jean-Paul II et les résidants de Nowa Huta, nous devons nous aussi trouver le courage de prendre le parti de la croix et de la défendre, dans le monde d’aujourd’hui.

KRZYSZTOF MAZUR est membre du Conseil 15128 Notre-Dame de la Miséricorde, à Cracovie.