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Banquet des États
« Les chrétiens et la guerre en Syrie »
Msr Jean-Clement Jeanbart
Philadelphie, Pennsylvanie
Le 4 août 2015

Dans mon pays, la Syrie, les chrétiens sont piégés par une guerre civile et sont victimes de la rage déchainée par un djihad extrémiste. Et il est injuste que l’Occident ignore la persécution que subissent ces communautés chrétiennes.

Les chrétiens syriens sont en danger : nous pourrions disparaître bientôt. Nous espérons que les hommes et les femmes de bonne volonté de ce grand pays entendront notre appel et qu’ils tendront la main à leurs frères et sœurs dans la foi pour soulager leurs souffrances.

Laissez-moi vous donner une idée de ce qui se produit actuellement chez nous :

Depuis les quatre dernières années, nous avons beaucoup entendu parler de la guerre en Syrie. On nous a entretenu à propos des conséquences stratégiques, des influences géopolitiques dans la région et de la violence qui afflige la population innocente. Loin de moi l’intention de minimiser les enjeux politiques de ce qui se produit dans mon pays, mais je dois cependant attirer l’attention sur le sort des chrétiens qui sont prisonniers de cette turbulence.

Le plus important, pour l’Église, c’est que la paix soit restaurée! Et que, à travers la paix, une démocratie pluraliste et non confessionnelle soit établie, garantissant à tous les Syriens le droit, conféré par Dieu, de s’épanouir en tant que citoyens à part entière dans le pays où ils sont nés et où leurs ancêtres reposent.

Les réalités dans mon pays et dans la région sont complexes et plusieurs nuances historiques, sociales et religieuses sont imbriquées. Laissez-moi aborder l’un des problèmes fondamentaux qui tourmente nos fidèles et leurs pasteurs en Syrie, où les leaders chrétiens appellent sans cesse à la réconciliation et à la paix, alors que les radicaux musulmans en appellent au djihad et à l’exclusion, une forme d’apartheid dont tous les non-musulmans sont la cible.

Nos fidèles ont peur de quitter leur domicile, ils évitent de sortir des villes ou des villages et, lorsqu’ils le font, c’est seulement pour déménager dans d’autres régions où ils espèrent trouver un refuge sécuritaire. Dans les zones dangereuses, comme Alep et les localités situées à proximité de la Turquie, les enlèvements, les tireurs embusqués, les voitures piégées, les tirs d’artillerie et le pillage terrorisent davantage la population que les combats et les bombardements. Tout cela culmine par la manifestation de la présence de Daesh.

Les chrétiens sont victimes d’une guerre de destruction qui est menée par certains éléments étrangers. Ceux-ci ont fait la promotion d’une violence sauvage, injecté des sommes monétaires énormes permettant l’achat d’armes et l’embauche de dizaines de milliers de combattants, des djihadistes et des fondamentalistes - majoritairement des étrangers et des mercenaires recrutés dans plusieurs pays.

Je ne sais pas si Alep a été désignée comme étant une « zone sinistrée » par les pouvoirs internationaux. Mais je sais que Alep est véritablement une zone sinistrée : une zone sinistrée sur le plan humain, une zone sinistrée sur le plan matériel et économique. Les citoyens de cette belle et grande ville, riche de ses sept mille ans d’histoire, se retrouvent, après quatre ans d’une guerre insensée, dans une situation désespérée. La prospérité qui caractérisait Alep et qui faisait d’elle l’une des villes les plus importantes de la région est maintenant perdue.

Les innombrables attaques perpétrées– plus récemment le bombardement du quartier chrétien durant la fin de semaine de Pâques – ont causé la destruction de ses églises, de ses usines et de son industrie florissante, de ses infrastructures et ses institutions sociales et administratives, de ses zones commerciales et de ses souks légendaires, de ses anciennes maisons, de ses écoles et de ses hôpitaux.

Le résultat: la Syrie a perdu l’une de ses principales sources de croissance économique. À cela, il faut ajouter les innombrables frustrations vécues par la population d’Alep en raison du siège, particulièrement les pénuries alimentaires, d’eau, d’électricité et d’autres fournitures essentielles. En un mot, mes fidèles ont souffert et ont été la cible innocente d’une guerre injuste et dévastatrice.

Depuis le début de cette guerre insensée, l’Église en a appelé à la fin du conflit armé et à des négociations pour trouver une solution politique à la crise. Entretemps, plus de la moitié des chrétiens ont quitté la ville. L’Assemblée des évêques de Syrie n’a cessé de demander aux croyants de prier, aux combattants de déposer les armes et aux autres pays de cesser de soutenir les belligérants et de contribuer à l’avènement d’une solution négociée au conflit.

À travers la région, alors que la lutte s’est engagée contre Daesh, les Américains et leurs alliés doivent savoir que les chrétiens et les membres des autres minorités sont souvent prisonniers des combats, qu’ils doivent affronter les calamités associées au fait d’être déplacés, sans aucun approvisionnement, sans abri, sans nourriture et sans soins médicaux. Les urgents besoins qui accompagnent ces populations vulnérables doivent être sérieusement considérés. Tout récemment, un désastre a frappé la population pacifique et tranquille de Idleb, dans le nord de la Syrie, où les chrétiens ont été exécutés par Daesh, plusieurs personnes ont été déplacées et le curé de la paroisse, l’abbé Ibrahim Farah, a été victime d’un enlèvement. Et puis il y a eu la diffusion d’une vidéo, le 19 avril, montrant le massacre de 22 chrétiens coptes par Daesh en Lybie.

Combien d’horreurs Daesh doit-il encore commettre avant que le monde ne pose des gestes plus importants pour mettre fin à ces meurtres?

Les chrétiens doivent pouvoir compter sur les États-Unis et leurs alliés pour mettre fin à cette guerre, en faisant pression sur certains pays de la région, demandant à leur gouvernement de modifier leurs politiques et de suspendre, une fois pour toutes, l’aide apportée aux terroristes qui sont en route pour la Syrie. Et pour s’assurer de la stabilité politique, il est essentiel que les leaders chrétiens, autant les laïcs que les membres du clergé, aient voix au chapitre et soient présents à la table des négociations. Les chrétiens sont porteurs d’une vision inspirée par les valeurs démocratiques et humanistes, en tant que bâtisseurs de ponts entre les chiites et les sunnites et ils peuvent contribuer au développement d’un système politique garantissant les droits de tous les citoyens.

Le dernier élément, mais non le moindre, est relatif au fait que les chrétiens – à l’instar de tous les peuples dont l’existence a été bouleversée par des années de combat – ont besoin d’une aide pratique et financière pour rebâtir leur vie, particulièrement sur le plan professionnel. Si les chrétiens ne disposent pas des moyens nécessaires pour gagner leur vie, ils ne pourront demeurer en Syrie ou en Irak. Le fait que l’épiscopat déplore l’émigration massive n’aura que peu d’effets si les Églises ne parviennent pas à donner à leurs fidèles les moyens de rebâtir leur vie. Les chrétiens syriens ont besoin de sentir qu’ils sont en sécurité et ils veulent savoir qu’ils ne seront pas laissés à eux-mêmes dans les jours et les années à venir.

Par la grâce de Dieu et avec l’aide d’organisations comme la vôtre, nous avons été en mesure de répondre, d’une manière significative, à une bonne partie des besoins humanitaires de notre peuple. Mais ce dont nous avons vraiment besoin aujourd’hui, c’est de l’amour et de la préoccupation envers notre Église souffrante qui tente de survivre et de porter témoignage sur cette terre sainte où la vie chrétienne a débuté et où Paul s’est converti, a été baptisé, a été ordonné au sacerdoce et a été envoyé en mission pour convertir le monde! Nous avons besoin de votre aide continue et de votre engagement à nos côtés, parrainant notre recherche et nos efforts afin que nous soyons en mesure d’envisager l’avenir, au-delà de la présente crise.

C’est pourquoi j’en appelle à la création d’une initiative sociale chrétienne intitulée « Construire pour rester » qui doit être soutenue financièrement par un « Fonds de solidarité ». Ce fonds permettra aux travailleurs – charpentiers, plombiers, professeurs, avocats, ouvriers qualifiés et autres – de se rétablir professionnellement, de se procurer l’équipement et les fournitures dont ils ont besoin pour recommencer du bon pied, et ce, pour reconstruire la ville d’Alep et leur propre vie.

Si cette initiative fonctionne à Alep, le modèle peut être appliqué à travers la Syrie et au-delà. Lorsque Dieu nous accordera la paix et la stabilité, ce programme rassemblera plusieurs personnes et nécessitera la présence de bénévoles pour bâtir l’avenir de notre communauté. Cette initiative permettra à Alep de redevenir un vibrant carrefour commercial pour la Syrie et le Moyen-Orient dans son ensemble. Le soutien de nos frères chrétiens en Occident est cependant crucial. Sont-ils disposés à entendre notre appel désespéré? Nous serons éternellement reconnaissants si tel est le cas!

Cependant, nous devons agir immédiatement, parce que, si la guerre se poursuit et si la paix n’est pas restaurée dans nos rues et dans nos cœurs, tout espoir pourrait être perdu, et ce, pour tous les Syriens, autant les chrétiens que les musulmans.

Si la guerre civile en Syrie se prolonge, la violence et le chaos se répandront dans les pays avoisinants. Imaginez le cruel scénario et les conséquences tragiques qui en découleraient, au niveau de la présence chrétienne en Syrie et dans les pays voisins.

Je suis persuadé que la tâche qui incombe aux chrétiens de partout est de mener le combat pour la paix sur notre terre et dans notre région. En tant que successeur des apôtres, ma tâche consiste à faire en sorte que l’Église demeure vivante sur sa terre natale, une terre sanctifiée par le sang d’innombrables martyrs, du passé et du présent.

J’adresse une prière fervente afin que mes confrères de l’épiscopat, aux États-Unis et ailleurs dans le monde - qui sont, eux aussi, les successeurs des apôtres au même titre que moi – se joignent à moi pour accepter cette responsabilité qui consiste à faire en sorte que « le sort des chrétiens persécutés au Moyen-Orient » devienne une réelle priorité et que celle-ci ne soit pas considérée comme étant une parmi tant d’autres. La souffrance de mon peuple est une blessure sur l’ensemble du Corps du Christ.

Nous savons que la tâche est difficile mais nous, chrétiens, savons également que Celui en qui nous avons placé notre confiance est fidèle et qu’Il n’abandonne jamais Son peuple – Celui qui est venu demeurer avec Les siens ne les abandonnera jamais.