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Remarques
de Sa Béatitude Ignace
Joseph III Younan,
patriarche d’Antioche
des Syriens

LA LIBERTÉ RELIGIEUSE : FONDEMENT DE LA DÉFENSE
DES DROITS HUMAINS ET DE LA
SURVIE DES CHRÉTIENS AU MOYEN-ORIENT

« Le monde est dangereux non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » (Albert Einstein)

« […] Jamais les saints ne se sont tus! » (Blaise Pascal)

- J’aimerais tout d’abord m’excuser, parce qu’il se peut que je devienne émotif. Parce que je ne parle pas de théories basées sur une analyse sociopolitique ou historico-religieuse des relations tendues entre l’islam et la chrétienté. Mon intention est de vous sensibiliser au sujet de la menace véritable à la survie des chrétiens en Syrie et en Irak.

EN IRAK : « Y RETOURNERONS-NOUS? »

- Voilà la question que nous entendons le plus souvent, lorsque nous visitons nos fidèles chrétiens qui ont été déracinés de leur terre ancestrale de la plaine de Ninive. Dans la nuit du 6 au 7 août 2014, cent cinquante mille personnes, soit environ 40% des chrétiens vivant en Irak – depuis la soi-disant invasion alliée en 2003 – ont été expulsés! Ils n’avaient nulle part où aller, sauf au Kurdistan voisin. Deux années se sont écoulées depuis et aucune solution n’a encore été trouvée!

- À Mossoul, également, des chrétiens et des membres des autres groupes minoritaires ont été assassinés, les femmes et les enfants ont été violés et enlevés par le soi-disant État islamique d’Irak et de Syrie. La lettre « nūn » fut le seul signe qui nous permettait désormais de nous rappeler de la présence des chrétiens en Mésopotamie pendant deux mille ans!

- Parce qu’ils se sentent abandonnés, les chrétiens en Irak sont au bord du désespoir! Est-ce que l’attitude des soi-disant puissantes nations peut être attribuable à la naïveté, à la couardise ou à un Machiavélisme à l’état pur? Il en revient à vous, mes chers amis, de porter votre jugement!

- Les chefs de l’Église et les courageux catholiques d’Amérique du Nord et d’Europe ont visité ces réfugiés pour soulager leur difficile condition. À l’image du Bon Samaritain, ils émulent Jésus, partagent la souffrance de ces gens, les consolent, les encouragent et leur rappellent que le Seigneur ne les abandonnera jamais. Même dans les pires conditions de vie, les chrétiens sont toujours des messagers de « l’espérance contre toute espérance. »

EN SYRIE : « LA MAUVAISE LECTURE! »

Depuis cinq ans et demi, une guerre sectaire sévit en Syrie. La destruction de ce pays dépasse tout entendement. Des centaines de milliers de personnes sont mortes, des millions sont déplacées et la vague de migrants continue de menacer la vie de ces gens désespérés, ainsi que l’Europe. Une hécatombe est tombée sur la Syrie, un pays qui était dirigé par l’un des gouvernements les plus séculiers du Moyen-Orient. Nous, les pasteurs de l’Église, avions prévenu les occidentaux - qui prétendaient avoir le droit d’intervenir en Syrie au nom de la démocratie – à l’effet que la fomentation de la violence entrainerait certainement une guerre sectaire terrible en raison de la diversité ethnique et religieuse complexe qui caractérise la Syrie. Nous savions que des innocents, principalement les chrétiens et les minorités, en souffriraient le plus.

- La destruction, les meurtres et les enlèvements se sont propagés à travers le pays. La Syrie est actuellement l’endroit le plus dangereux sur la planète. Un demi-million de chrétiens sont partis. Plus de 140 églises et anciens monastères ont été profanés, abandonnés ou complètement détruits. Deux archevêques ont été enlevés il y a trois ans. Leur sort est toujours inconnu. Des membres du clergé sont massacrés. Des civils sont utilisés comme boucliers humains. Mais surtout, le wahhabisme islamique, le pire parmi les courants religieux radicaux, gagne du terrain! Comme nous l’avions prédit.

- Il est temps de porter la détresse des chrétiens et de tous les innocents à l’attention de la communauté internationale : le Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis, l’Union européenne, ainsi que la Fédération de Russie et la Chine. Dans leur liturgie, leurs traditions, leur culture et leur langage, nos églises remontent aux premières communautés chrétiennes. Elles sont maintenant une espèce en voie de disparition, qui pourrait être rayée de la carte définitivement! Nous devons comprendre que le totalitarisme inspiré de la croyance islamiste constitue le pire des systèmes de gouvernement! Oui, mes amis, la survie même des chrétiens dans le berceau de la chrétienté est véritablement en danger!

QUE POUVONS-NOUS FAIRE?

- Voilà la question que nous entendons souvent, de la part de nos amis occidentaux.

- Premièrement, parmi les organisations caritatives catholiques, j’aimerais remercier chaleureusement les Chevaliers de Colomb pour leur solidarité chrétienne qui se manifeste dans leur soutien envers les personnes qui souffrent en Syrie et en Irak. Votre fondateur, le vénérable abbé Michael J. McGivney, avait une vision inspirante de la manière dont les catholiques doivent répondre à leur appel chrétien, dans un monde hostile et turbulent. Le Chevalier suprême, ainsi que ses braves adjoints, sont parvenus, durant les dernières années, à sensibiliser la population à propos de la situation horrible à laquelle leurs frères chrétiens sont confrontés et de la destruction de la terre et des anciennes civilisations du Moyen-Orient. Ils ont courageusement défendu les innocents et dénoncé les abus aux droits humains commis par les terroristes islamistes en Irak et en Syrie. Grâce à leur solidarité et à leur ténacité, leur contribution fut instrumentale dans l’obtention d’une déclaration sur le génocide par le Département d’État des États-Unis et un vote favorable dans les deux chambres du Congrès.

- Cette tragédie se produit effectivement au 21e siècle, cent ans après le génocide des chrétiens dans l’empire ottoman, qui fut qualifié par le pape François de premier génocide du 20e siècle. L’actuel génocide se déroule sous les yeux du monde entier et l’indifférence globale est stupéfiante!

- Quelques voix répondraient rapidement qu’un plus grand nombre de musulmans ont été tués par l’État islamique. Les chrétiens ont toutefois été ciblés en raison de leur foi. On nous accuse souvent d’être la « cinquième colonne », alliée des soi-disant pays occidentaux « colonialistes ». Les chrétiens forment une minorité infime et pacifique. Ce sont des citoyens respectueux des lois en Irak et en Syrie et ils ne se sont jamais fait d’ennemis et n’ont jamais pris partie dans un conflit sectaire. Ils n’ont jamais tenté de faire la conquête de territoires ou de les attaquer, pas plus qu’ils n’aspirent à renverser des gouvernements.

- Le temps est venu de parler avec une voix claire, d’exprimer une vérité dépourvue de rectitude politique, à propos d’une anomalie que l’on rencontre lorsqu’on aborde cet enjeu important qu’est la liberté religieuse, non seulement dans vos pays mais aussi au Moyen-Orient. Le premier amendement de votre constitution indique clairement :

« Le Congrès ne pourra faire aucune loi concernant l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice […] »

- Certains pays où l’on retrouve des majorités islamiques sont toujours gouvernés par le maillage entre la religion et l’État. Ce sont des alliés de l’occident et ils sont membres à part entière de l’ONU, bien qu’ils refusent un principe fondamental de la Déclaration universelle des droits de l’homme : la liberté religieuse! Comment pouvons-nous être étonnés de la montée de l’État islamique ou son nouveau « Califat », lorsque ces « pays riches alliés » - qui regroupent certains des systèmes de gouvernement les plus rétrogrades – continuent d’acheminer des fonds et des armes à des terroristes qui répandent la haine, tout en commettant des atrocités barbares au nom de la religion? Avons-nous eu le courage de prendre en considération les objectifs et méthodes de chaque organisation politique, sociale ou culturelle qui se fonde sur l’islam politique, alors qu’un amalgame entre religion et politique y est non seulement normal, mais, pire encore, qu’il en constitue un précepte?

- Prenez en considération par exemple la devise des « Frères musulmans », fondés en 1928. Elle déclare :

« Dieu est notre but, le prophète notre chef, le Coran notre constitution, le djihad notre voie, le martyr notre plus grande espérance. »

Nous sommes-nous déjà questionnés à propos des nombreuses interprétations du mot « djihad » comme étant l’un des cinq préceptes de l’islam? Avons-nous entendu ce à quoi les « djihadistes » d’aujourd’hui - majoritairement des jeunes endoctrinés – en appellent, suscitant et favorisant froidement leur barbarisme aberrant!

Et pourtant, soumis à la rectitude politique, certains politiciens, universitaires et représentants des médias parmi nous veulent souvent trouver des excuses à ces « djihadistes », élaborant des théories socioéconomiques et culturelles et attribuant la situation à des injustices et doléances hypothétiques.

- Nicholas Kristof écrivait le mois dernier dans le New York Times : « Lorsqu’une attaque terroriste est perpétrée par des extrémistes musulmans, nous portons le regard vers nos ennemis comme l’État islamique ou Al Qaeda. Mais nous devrions peut-être aussi regarder nos « amis » comme l’Arabie saoudite. »

Depuis des décennies, l’Arabie saoudite finance et soutient imprudemment une version dure et intolérante de l’islam, le wahhabisme, autour du monde d’une manière qui, de manière bien prévisible, favorise l’émergence de terroristes. »

- Une déclaration par Mohammed Habash à propos des saoudiens […] – La décapitation récente du Père Jacques Hamel en France, à l’instar de plusieurs autres atrocités passées et récentes commises contre des innocents aux États-Unis et en Europe, constitue un exemple authentique de la portée de l’amalgame qui existe entre la religion et l’État dans l’islam, lequel se manifeste par la soi-disant « sharia » islamique et peut se transformer en comportement barbare et absurde. N’oublions jamais le 11 septembre!

- Les chrétiens du Moyen-Orient ont tenté de vivre en paix et d’agir en tant que bâtisseurs de paix, tolérants, travailleurs acharnés et promoteurs de réformes civilisées. Cela semble cependant futile aux yeux des puissantes nations occidentales dont les politiciens trahissent leurs propres principes et abandonnent les chrétiens et membres des autres minorités du Moyen-Orient. Tristement, les politiciens occidentaux sont préoccupés par des facteurs qui ne comprennent pas l’éthique et les principes :

1. Ils sont complaisants envers le nombre croissant d’ « oummat » ou nations, soupçonnées d’unir des centaines de millions d’individus au nom de l’islam;
2. Ils sont avides des richesses naturelles des pays producteurs de pétrole qui créent des opportunités et;
3. Ils sont effrayés de confronter un radicalisme islamique ascendant.

Ces trois facteurs semblent constituer la principale préoccupation des soi-disant nations civilisées de notre époque. Et parce que les chrétiens du Moyen-Orient ne disposent d’aucun de ces trois éléments, ils ne peuvent compter sur le soutien international requis.

- Les pays occidentaux sont naïfs et complices en tolérant l’imbrication de la religion et de l’État telle qu’on peut l’observer dans les pays arabes, à l’exception du Liban. Il est temps de dire la vérité dans la charité. Pour ce faire, je crois que nous devons éviter trois faux pas et suivre trois étapes positives.

QUE FAIRE?

Afin d’aider nos frères et sœurs dans la religion musulmane à surmonter les crises globales d’aujourd’hui qui pourraient porter atteinte à leur religion, je suggère d’éviter les trois attitudes erronées suivantes :

Le paternalisme

L’attitude commune de l’occident envers la population des pays en voie de développement tire son origine de la conception selon laquelle ces derniers seraient inférieurs, méritant la tolérance et une attitude d’apaisement en raison du fait que leur région et leur culture sont différentes. La compassion exagérée favorise la tendance qui consiste à excuser le manque d’intégration des musulmans dans les pays occidentaux ou le retard de celle-ci. Quelqu’un dirait : ils ont besoin de temps pour s’adapter à la civilisation occidentale! Pendant ce temps, on dit : laissez-nous profiter de leurs ressources naturelles!

L’opportunisme

L’agenda géopolitique des pays puissants qui sont à la recherche de profits afin de conserver la richesse au pays est bien connu. Il se trouve que les pays producteurs de pétrole au Moyen-Orient sont composés d’une population majoritairement musulmane et qu’ils sont dirigés par des gouvernements musulmans. L’opportunisme économique semble être la meilleure manière de maintenir le flot de pétrole et d’obtenir les meilleurs contrats commerciaux. Il est temps d’arrêter de se plier aux désirs de ces dirigeants et gouvernements et de penser au bien véritable des populations de la région.

L’enchevêtrement de la religion, de la culture et de la politique :

Bien souvent, les occidentaux confondent la religion et la culture islamiques et acceptent sans hésitation la thèse selon laquelle il n’y a pas moyen de séparer la religion et l’État dans l’islam. Les universitaires, les médias et les politiciens occidentaux n’hésitent pas à parler de « partis politiques musulmans », de « civilisation musulmane » et de « monde musulman ». Ils ne sont cependant pas disposés à rappeler son histoire à l’Europe, qui fut, pendant des millénaires, imprégnée par des valeurs judéo-chrétiennes!

Pour un penseur séculier d’aujourd’hui, c’est la civilisation humaine d’une certaine période qui imprègne le processus culturel d’un pays, lequel comprend son expression religieuse.

Merci.

Ignace Joseph III YOUNAN
Patriarche d’Antioche des Syriens